Comprendre pour agir

jeudi 7 mai 2020


Et si la capacité des villes à la résilience, était d’abord leur capacité de se saisir des retours d’expérience de catastrophes antérieures ? De celle-ci dépendra cet après à redessiner.
Car, oui, il faut construire ce temps, cette société d’après, où rien ne serait plus jamais comme avant ? Pas si sûr. Encore faut-il interroger le présent et le passé. C’est là le rôle d’une agence d’urbanisme. Éclairer les dynamiques, aider à la décision, mais d’abord revoir les méthodes, ne pas proposer des orientations sur la base de questionnements anciens, sortir les acteurs publics comme privés de l’assurance qu’ils maîtrisent tout. La crise nous le rappelle, la vulnérabilité nous y oblige.

Un risque ici – encore un – serait la reconquête d’un modèle dépassé, le retour à la normale, la relance à tout prix, mesurés avec les indicateurs de l’ère consumériste, de l’aire mondialisée. Ce pourrait-être aussi la compétition – encore une - des idées anciennes, des militantismes, la compétition des « depuis le temps qu’on vous le dit » (courants territorialiste, biocaliste ou pluriversel, industrialiste ou hypermetropolitain, etc..) bien souvent terreau des replis et des exclusions. Avant de passer d’hier à demain, définissons les leviers de cet agir.

Un travail doit être engagé sur l’identification des composantes de cette résilience. La complexité des systèmes territoriaux, leur complémentarité comme leur interdépendance, la diversité des modes de vie, mais aussi les facultés d’adaptation, la flexibilité des fonctions, les ressorts de nos territoires doivent être revisités au regard de leur capacité à faire face aux catastrophes.
De cette faculté découlera la possibilité d’imaginer un aménagement du territoire et un urbanisme renouvelé. Pour éclairer les possibles, une véritable culture de la prospective est à engager, systématique, ouverte, responsable.

Alors pourront être abordés LES ENJEUX TERRITORIAUX mis en évidence par la crise du Coronavirus.

La question de la densité, dans sa forme actuelle, parce qu’elle renvoie à des formes urbaines dont les limites ont sauté aux yeux des français confinés, devra être reposée, sans renoncer aux objectifs environnementaux et de biodiversité, mais en tenant compte de la vulnérabilité engendrée, mais aussi des solidarités qu’elle a rendu possibles.

Si l’autonomie du territoire national sur un certain nombre de produits pour faire face à une crise doit-être renforcée, demain, nous ne manquerons plus de respirateurs ni de masques. Mais de combien de Canadairs ou canots de secours dispose-t-on en France ? Cette pandémie a surtout mis en avant la forte dimension systémique des territoires. Et la plus grande réussite n’est-elle pas celle de la solidarité entre ville et campagne, entre régions, entre communes et départements... ? Oui à une plus grande autonomie nationale, non à l’autarcie locale : ce serait choisir le confinement permanent.

Certaines réalités économiques sont aussi revues de façon nouvelle : non, la France n’est pas désindustrialisée. Pas partout. Pas à Toulouse. Comment faire de cette réalité un atout pour demain alors que la filière aéronautique va connaitre un bouleversement inédit ? Comment la diversité des qualifications et des expertises locales permettra de rebondir ? L’emploi local pourra-t-il être préservé ? Comment répondre à l’urgence économique en privilégiant les choix de long terme ?

Là encore il sera utile de mesurer les effets possibles de la crise économique qui s’annonce sur l’attractivité du système toulousain. Celle-ci est fortement portée par un solde naturel très favorable, et les espaces métropolitains, s’ils concentrent les actifs, restent attractifs pour les demandeurs d’emploi.

Saura-ton dépasser la seule conscience du risque sanitaire pour l’étendre aux autres vulnérabilités ? Comment élargir les démarches d’évitement et autres prises en compte du risque, notamment environnemental, climatique ou en matière de biodiversité, comme un incontournable des projets d’urbanisme ?

Dans ce débat, les relations villes – campagnes ne manqueront pas d’être réinterrogées. Là encore, c’est bien la nuance qui doit prévaloir. Si la ville est plus vulnérable par sa forte concentration en biens et personnes, elle est aussi plus résiliente et, si les disparités y sont plus grandes, les solidarités ne s’y sont pas moins exprimées que dans les espaces périurbains ou ruraux. Là encore, la réciprocité à l’échelle des aires métropolitaines a montré son bien-fondé entre besoin alimentaire et besoin sanitaire par exemple.

La mobilité des personnes, des biens, des données, est apparue comme la pièce maîtresse de la vie d’avant. Le confinement a montré à la fois l’inadéquation de l’espace public aux déplacements piétons, la dépendance des territoires aux flux logistiques, la distorsion entre besoin de proximité et tourisme planétaire, la complexité de gérer la non-mobilité. La place du vélo dans les cœurs urbains doit enfin être reconsidérée durablement, au-delà du déconfinement. Comment, en période d’épidémie, concilier les impératifs de déplacements, de santé et d’environnement en matière de transports en commun ? Enfin, en matière d’accessibilité nationale, la desserte de Toulouse va faire une nouvelle fois l’objet de vive controverse sur l’accès ferroviaire.

Le numérique (ou au contraire l’absence de haut-débit) vont profondément façonner les territoires demain. Le télétravail massif sera-t-il la réponse la plus efficace à la congestion, dessinant de nouveaux modes de vie, voire une fuite des cadres vers les territoires plus éloignés mais au risque d’accentuer certaines fractures sociales ? Dès lors quels seront les besoins en immobilier d’entreprise ? Et la télémédecine ? Et l’enseignement à distance ? Autant de pratiques adoptées massivement et dans une temporalité jamais envisagée jusque-là.

En matière de commerce, la fin des hypermarchés a-t-elle sonné alors que la proximité, petits commerces et moyennes surfaces, tout autant que le Drive et le e-commerce ont montré leur complémentarité ? Ou au contraire l’hyper, avec sa diversité de produits en un seul lieu, va-t-il se réinventer ?

La nécessité de nature s’est faite impérieuse pour les urbains. Heureusement au programme de tous les candidats aux municipales, ces pistes vertes devront toutefois trouver des réponses à la hauteur du déficit actuel et pourront alors – sans être les seules - compter parmi les vecteurs économiques d’une sortie de crise.

Enfin c’est le besoin de ville lui-même qui remonte, et par lui le lien social. Nombreux sont celles et ceux qui, vivants seuls ou non, disent ce besoin de relations sociales, de culture, de soins, de services publics, de mobilité, d’activité physique comme économique, d’échange… autant de fonctions inhérentes, consubstantielles à la Ville, grande ou petite. Et même les urbains enchantés par leur confinement à la campagne restent demandeurs de ces fonctions. Une chance pour les petites villes et gros bourg-centres ?

Comprendre ces phénomènes, mesurer leurs impacts, identifier les possibles, co-construire des alternatives, c’est se donner les moyens de faire face aux crises, dans leur diversité. Il s’agit de RÉPONDRE DE FAÇON NOUVELLE AUX DÉFIS DE LA VULNÉRABILITÉ en conciliant tout à la fois la justice sociale, la performance écologique et reprise économique, en sortant des conceptions établies.

L’auaT sera ICI aux côtés de ses membres et partenaires pour aider à comprendre quelles sont nos vulnérabilités, mais aussi nos atouts, quels en sont les effets sur les habitants, les activités, les modes de vie, pour élaborer ENSEMBLE des scénarios prospectifs sur des bases renouvelées et bâtir pour DEMAIN des projets consolidés intégrant la complexité des nouveaux enjeux issus de cette crise.


Yann CABROL
Directeur général de l’auaT