Jean Frébault : « Nous avons créé un espace de dialogue intercommunal »
Agence d'urbanisme et d'aménagement Toulouse aire métropolitaine
AUAT

Jean Frébault : « Nous avons créé un espace de dialogue intercommunal »

Jean Frébault, premier directeur de l’AUAT, témoigne de l’espace de dialogue créé par l’agence dans l’aire toulousaine.

Jean Frébault : « Nous avons créé un espace de dialogue intercommunal »

Jean Frébault apporte son témoignage sur les velléités de dialogue intercommunal qui présidaient à la création de l’AUAT. 50 ans plus tard, retour sur ce qui constitue un des premiers jalons de la décentralisation dans l’aire toulousaine.

Jean Frébault, vous avez été le premier directeur de l’agence d’urbanisme à Toulouse, de 1972 à 1978. Dans quel état d’esprit étiez-vous à ce moment-là ?

Tout était à inventer. La création des agences participait de l’idée que l’urbanisme devait désormais faire l’objet d’une coproduction avec les élus. Elle était fortement encouragée par l’Etat central (ministère de l’équipement), anticipant en quelque sorte la décentralisation. C’était une innovation réelle, en rupture avec le fonctionnement habituel des services locaux tout puissants, notamment la DDE (direction départementale de l’équipement). Les élus des premières collectivités membres ne savaient pas mieux que moi comment avancer. Cela m’a rassuré,  car nous avons finalement porté ensemble et avec enthousiasme la création de ce nouvel outil ! Les communes avaient compris qu’elles avaient une nouvelle carte à jouer avec cette agence, tant au niveau communal qu’intercommunal. Naissait ainsi une dynamique d’ouverture et de dialogue. C’était l’initiative de Pierre Baudis le nouveau maire de Toulouse depuis 1971 et Alex Raymond maire de Colomiers. Ils avaient conclu une alliance « transpartisane » entrainant avec eux les élus des communes périphériques.

J’ai eu aussi la chance de m’associer dès le départ avec Jean Dellus, architecte urbaniste expérimenté et reconnu. Il avait fait ses armes dans l’équipe de Paul Delouvrier sur la planification de la région parisienne. Ses avis étaient très écoutés et il maîtrisait l’art du dessin d’urbanisme. Nos compétences étaient complémentaires. Nous avons recruté un premier noyau de collaborateurs aux profils variés, eux aussi pleins d’enthousiasme.

Concrètement, sur quels sujets était attendue l’agence ?

L’assistance aux communes et les projets d’agglomération étaient les deux volets de nos activités. Concernant les projets locaux, le fil rouge était « l’assistance à maîtrise d’ouvrage ». Les communes souhaitaient être conseillées sur la manière d’organiser et de maîtriser leur développement pour qu’il ne soit pas anarchique, en essayant aussi de l’inscrire dans une vision intercommunale. C’était de l’accompagnement, de la formation des élus, maires et adjoints à l’urbanisme, à ce qu’est un diagnostic, une analyse des besoins, une commande d’urbanisme, une vision cohérente et équilibrée du territoire. Il fallait aussi accompagner à la formulation d’exigences de qualité urbaine et architecturale… Les collectivités souhaitaient gagner en indépendance et ne pas être uniquement dans les mains des lotisseurs, des promoteurs, des particuliers ou des intérêts des propriétaires.  Emergèrent aussi d’importants projets d’aménagement sous forme de ZAC, à Blagnac, Castanet, Labège, la deuxième tranche du Mirail à Toulouse…

L’agence était donc un nouvel interlocuteur pour les collectivités, aux côtés de la DDE et de l’atelier municipal d’urbanisme de Toulouse

Oui et il fallait s’entendre pour définir « qui fait quoi et comment », rechercher des alliances équilibrées. Avec la DDE, quelque peu bousculée, nous avons poussé l’exercice en écrivant une charte. Le dernier principe de fonctionnement disait que les deux organismes étaient condamnés à s’entendre ! Les services d’urbanisme de Toulouse et l’atelier municipal étaient quant à eux essentiellement mobilisés sur l’urbanisme réglementaire et du quotidien, ainsi que sur les études de la partie centrale, la ville historique. L’AUAT a donc mis l’accent sur les quartiers périphériques de la ville de Toulouse et sur les questions d’agglomération. Progressivement, la confiance s’est consolidée avec les élus, ainsi qu’avec François Laffont le secrétaire général de la ville et Philippe Roger, le directeur des services techniques.

Concernant les dossiers d’agglomération, sur quels sujets l’agence a-t-elle pu investir, en l’absence de structure de coopération intercommunale ?

L’investissement de l’agence a été facilité par la confiance qu’avaient les élus en l’équipe. Nos activités de conseil auprès des communes étaient appréciées. De plus, l’agence n’avait qu’un pouvoir consultatif. Elle ne se substituait nullement aux collectivités en matière de décision, ce qui était rassurant. Je citerai comme sujets le développement économique, l’habitat et le logement, l’action foncière, l’urbanisme commercial, les transports et les déplacements, l’insertion urbaine de la future rocade dans la Vallée de l’Hers, ou notre importante contribution à l’élaboration du SDAU… C’est aussi l’accompagnement de la création du Sicoval. C’était une expérience très innovante de coopération intercommunale avec partage de la taxe professionnelle, imaginée avec Claude Ducert.

Concernant les transports, l’agence a été à l’initiative dans les années 70 des premières études du réseau de transports en site propre, incluant la proposition de première ligne Mirail-Jolimont (inaugurée sur ce tracé en 1993). L’agence plaidait pour un « métro léger » sans préjuger du choix de la technologie. D’importantes controverses ont émaillé ces années 70 : la solution tramway avait de nombreux et ardents défenseurs, y compris au gouvernement où Marcel Cavaillé, adjoint au maire de Toulouse, venait d’être secrétaire d’Etat aux transports. Mais Pierre Baudis n’envisageait pas à l’époque que l’on puisse interdire le trafic automobile rue d’Alsace-Lorraine à cause du tramway.

Comment se déroulaient les exercices de planification à cette époque, après la loi foncière de 1967 ?

L’élaboration du nouveau SDAU (Schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme) et des POS (Plans d’occupation des sols) ont été des chantiers très importants des années 70. Nous héritions d’une planification qui s’intéressait quasi-exclusivement au développement urbain. Nous avions encore un pied dans les 30 glorieuses et, même si la croissance s’était ralentie après la crise pétrolière de 1973, elle restait soutenue. La plupart des maires voulaient réaliser des lotissements et des ZAC. L’étalement urbain n’était pas pointé du doigt comme aujourd’hui, il s’agissait d’abord de l’encadrer et de se battre pour des opérations de qualité.

Concernant l’élaboration du SDAU, la difficulté était la faible implication des élus, le pilotage appartenant alors au préfet. Il réunissait deux fois par an une commission d’élus, de responsables de services et de chambres consulaires qui écoutaient les exposés techniques. Cela ressemblait à une grand-messe, l’exercice était perçu comme technocratique. L’agence s’est cependant efforcée d’introduire toute sa connaissance du terrain partagée avec les élus, des éléments de prospective ouverte, des préoccupations qualitatives, sociales, environnementales et le souci de valoriser les quartiers et la ville existante… Après la décentralisation des années 80, de nouvelles étapes seront franchies au plan conceptuel avec la « planification stratégique » (Lyon 2010), l’élargissement des thématiques, puis la mise en place des SCoT et PLU instaurés par la loi SRU en 2000.

L’archive à découvrir : le SDAU de 1975

Le SDAU de l’agglomération toulousaine de 1975 était réalisé à l’échelle de 63 communes de l’agglomération toulousaine, réunissant alors 460 000 habitants.

Ce document, qui n’intègre plus le projet d’autoroute sur le Canal du Midi, était présenté comme une charte de l’aménagement de l’agglomération. Il avait vocation à faire converger les initiatives des collectivités, administrations et acteurs économiques vers les mêmes objectifs généraux. A l’époque déjà, l’ambition du SDAU était d’assurer “les meilleures conditions de vie aux habitants d’aujourd’hui et de demain”.

Vous avez également participé à la genèse de la fédération nationale des agences d’urbanisme

Une dizaine d’agences (élus et directeurs) s’est réunie pour la première fois à Rouen, en 1973. L’idée était de dépasser les contacts informels et de construire un collectif pour partager des expériences et progresser tous ensemble. Lors de cette rencontre, Jean Lecanuet (Rouen), Pierre Baudis, Hubert Dudebout (Grenoble) ont montré que les agences étaient des outils très précieux pour l’élaboration des politiques urbaines, quelles que soient les sensibilités politiques locales. Pierre Mayet, représentant le ministre Olivier Guichard, a conclu la rencontre en apportant un fort soutien du ministère. Anecdote : je me souviens de Pierre Baudis remerciant publiquement l’agence d’avoir soutenu la ville de Toulouse pour contrer le projet d’autoroute dans le Canal du Midi défendu alors par le patron de la DDE… En 1976, la rencontre des agences à Angers portait sur la coopération intercommunale, c’était très riche. Une nouvelle étape pour organiser notre réseau est ensuite apparue nécessaire. La FNAU est finalement née en 1980 sous forme d’une véritable structure associative.

Quel était le profil de l’équipe de l’AUAT que vous avez formée ?

Nous avons eu à cœur d’accueillir des toulousains et des non-toulousains, des professionnels expérimentés comme des plus jeunes. C’était une véritable équipe pluridisciplinaire : économistes, architectes-urbanistes, ingénieurs, géographe, paysagiste, sociologue… En 1978, nous étions 23, très différents et complémentaires à la fois. Nous vivions une aventure humaine à laquelle participaient tout autant les techniciens, les dessinateurs et les administratifs. L’état d’esprit était un peu celui d’une « start-up », mêlant enthousiasme, envie d’innover, sensibilité à de nouvelles valeurs sociétales (l’écologie, l’écoute des habitants…). Surtout, l’équipe avait à cœur de travailler avec les élus, les acteurs locaux, les professionnels, le monde universitaire ou associatif. Elle avait l’envie d’inventer avec eux de nouveaux projets, de nouvelles avancées. Bref une équipe engagée, mobilisée sur ses missions, ce qui n’excluait pas des moments festifs les soirs d’un bouclage de dossier… L’histoire de l’agence ne faisait que commencer.

Le parcours de Jean Frébault

Ingénieur des ponts et chaussées, urbaniste

  • 1966 – 1971 / Institut de Recherche des Transports, chef de la division transports urbains
  • 1971 – 1978 / Directeur de l’AUAT
  • 1978 – 1988 / Directeur de l’agence d’urbanisme de la communauté urbaine de Lyon
  • 1989 – 1994 / Directeur de l’architecture et de l’urbanisme au ministère de l’Equipement
  • 1994 – 1999 / Directeur général de l’EPIDA, ville nouvelle de l’Isle d’Abeau.
  • 1999 – 2006 / Président section Aménagement–Environnement Conseil Général des ponts et chaussées
  • 2006 – 2014 / Président du Conseil de développement du Grand Lyon

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